Pour répondre à la question, nous avons interviewé Jean-François Bastin. Ce dernier est chargé de cours en monitoring des écosystèmes terrestres à Gembloux Agro-Bio Tech. Depuis une bonne dizaine d’années, il mène des projets de recherche sur le stockage de carbone au sein des écosystèmes forestiers.

Pour Jean-François Bastin, la filière doit être consciente qu’elle joue un rôle prépondérant dans la lutte contre le changement climatique – via le stockage de carbone ou encore la fixation des sols. Mais aussi dans la protection de la biodiversité. Les forêts du monde abritent 80% de la biodiversité terrestre !  

Contribuer à accroître le stockage de carbone

Tout d’abord, l’extraction de bois contribue à accroître le stockage de carbone. En effet, le problème des écosystèmes forestiers non exploités est qu’ils sont plafonnés en termes de stockage de carbone dans le compartiment ‘bois’ de l’écosystème (voir explication ci-dessous). Tout l’intérêt de l’exploitation forestière est de retirer ce plafond. En récoltant du bois, on fait donc de la place pour stocker des quantités supplémentaires de carbone. Et on crée des opportunités pour que d’autres arbres prennent le relais. Bref, on optimise le stockage de carbone de la parcelle car le bois récolté est un stock de carbone pour le temps de sa durée de vie.  

Quel est l'intérêt de la récolte de bois en termes de stockage de carbone?

Quel est l’intérêt de la récolte de bois en termes de stockage de carbone?

 

Les différents compartiments de l’arbre

Ensuite, dans le système forestier, le carbone ne se situe pas exclusivement dans l’arbre. On parle de plusieurs compartiments :  

  • la partie aérienne et la partie racinaire,  
  • la litière (feuilles mortes et bois mort),  
  • et l’assimilation d’une partie du carbone issu de la litière dans le sol. Une partie de cette dernière est respirée par les insectes et bactéries. Elle retourne donc ensuite dans l’atmosphère, mais la partie transformée en matière organique reste bien dans le sol.  

En forêt tempérée, la quantité de carbone stockée dans le sol est aussi élevée que celle dans la partie aérienne (arbre + racines) !  

Sur le long terme, l’accumulation souterraine peut même être supérieure à la partie aérienne. D’où l’intérêt d’utiliser des systèmes de gestion qui maximisent le remplissage de carbone dans le sol. En cas de coupe à blanc, en zone de forte pente, on s’expose par exemple au risque de perdre une partie des éléments organiques de la litière par lessivage lors de fortes précipitations. En être conscient peut aider à revoir certaines pratiques et à réfléchir à des aménagements.  

Quelle est le pourcentage de carbone stocké dans les parties 'arbre' et 'sol' des forêts?

Quelle est le pourcentage de carbone stocké dans les parties ‘arbre’ et ‘sol’ des forêts?

 

Stockage de carbone : 3 questions à Jean-François Bastin 

Quelles conclusions de vos travaux vous semblent les plus méconnues des acteurs de la filière et des décideurs politiques ?  

Indéniablement celles sur la partie sol. On s’intéresse souvent à la partie visible et néglige complètement la partie invisible dans la litière et le sol alors que toutes les études en la matière sont unanimes. La quantité de carbone dans les sols forestiers est considérable. Et largement supérieure à celle des sols agricoles par exemple. Les résultats sont incomparables. Dans ce contexte, il est essentiel de réfléchir à des pratiques de gestion des parcelles forestières qui vont maintenir au maximum les quantités de carbone stockées. Sans vouloir réinventer la roue, on pourrait analyser les différentes pratiques existantes. Le but ? Voir celles qui pourraient minimiser les dégâts ou les pertes et maximiser les gains au niveau du carbone dans le sol.   

 

Quels conseils donneriez-vous au niveau des espèces ? 

Ne pas rechercher une essence magique ‘championne du carbone’. Dans une logique de multifonctionnalité, il est intéressant d’avoir plusieurs espèces. Pratiquement toutes les espèces sont intéressantes en capacité de stockage de carbone si on les laisse arriver à maturité. L’enjeu est donc de réussir à mettre en place un écosystème forestier diversifié en termes d’essences et de strates, mais rentable, pour faire face aux enjeux climatiques à venir.  

Autre conseil, réfléchir à une gestion sylvicole qui se rapproche le plus d’un cycle naturel où l’on exploite les arbres dominants arrivés à maturité tout en s’assurant d’une régénération au niveau des strates inférieures pour conserver l’équilibre fonctionnel, et donc d’une diversité fonctionnelle dans les différentes strates des forêts. Dans un système où l’on renouvelle régulièrement la couverture arborée, on obtient aussi une bonne production de matière organique sur base de la dégradation des souches/racines qui restent après l’extraction de bois. C’est probablement un autre avantage de l’exploitation par rapport à une forêt qui ne serait pas exploitée.    

 

Un message à la filière ?  

En tant que scientifiques en écologie, nous sommes bien conscients que l’écosystème forestier doit être rentable économiquement. S’il ne l’est pas, nous n’aurons plus de forêts. Et sans forêts, nous n’aurons plus de moyen de stocker autant de carbone qu’aujourd’hui, tout comme nous ne pourrons plus préserver toute une série d’espèces animales et végétales qui contribuent à la biodiversité. Tout le monde sera alors perdant. Il est donc essentiel de conserver une filière forêt-bois forte mais qui s’adapte aux enjeux globaux et qui accepte d’y jouer un rôle majeur. Ma crainte réside dans l’opposition entre écologie et filière forêt-bois. C’est un non-sens. Cela demande juste un peu de bonne volonté de chaque côté. Trouvons un juste milieu pour gérer la forêt et récolter du bois tout en veillant à la biodiversité et à la résistance aux changements climatiques.   

 

Cet article est un extrait de passages d’une interview plus longue de Jean-François Bastin. La version intégrale est parue dans l’édition n° 17 (mars 2022) du magazine Bois Entreprise de la Confédération Belge du Bois.